28 décembre 2007

Nejire Kokka (L'Etat déformé)

Suite aux élections sénatoriales qui se sont tenues le 29 juillet dernier au Japon, le parti majoritaire au pouvoir, le Parti Libéral Démocrate (Jimintô) a perdu la majorité à la Chambre Haute au détriment du Parti Démocrate (Minshutô). C'est la première fois depuis l'après -guerre que le Jimintô n'est plus majoritaire au Sénat. Par le passé, avec le jeu des alliances notamment avec le Parti Bouddhiste (Kômeitô) il était toujours parvenu à garder la majorité mais au sortir des élections dernières, la coalition Jimintô/Kômeintô n'apparaît plus en nombre suffisant pour détenir la majorité au Sénat.
Plusieurs raisons peuvent expliquer la défaite du Jimintô, parti dominant dans les deux Chambres quasiment sans interruption depuis plus de 50 ans.
Tout d'abord, de nombreux scandales impliquant des membres du gouvernement ont peu à peu effrité la popularité du gouvernement Abe et fait naître un sentiment de défiance au sein de la population. Le plus représentatif est sans aucun doute l'annonce de la perte de pas moins de 50 millions de fichiers de retraites (nenkin kioku mondai) en mai dernier laissant ainsi des millions de personnes dans l'inquiétude face à leur avenir. A l'heure actuelle 40% environ des fichiers n'ont pas encore pu être retrouvés. Par ailleurs, on peut également citer le suicide du ministre de l'agriculture Toshikatsu Matsuoka le même mois, impliqué dans un scandale financier (il avait déclaré des frais de fonctionnement et un loyer dispendieux alors même que les frais étaient pris en charge par l'Etat).
Le cabinet Abe a également vu son lot de paroles publiques déplacées avec notamment la déclaration du ministre de la Santé Hakuo Yanagisawa en janvier dernier, assimilant les femmes à des machines à faire des enfants (kodomo wo umu kikai) ou encore la déclaration du ministre de la Défense Fumio Kyûma sur les bombardements atomiques à Nagasaki et Hiroshima.
アメリカの核爆弾投下は第二次世界大戦を終結させるために不可欠だった
"Les bombardements atomiques étasuniens étaient indispensables pour mettre un terme à la deuxième guerre mondiale".
Il est patent que ces scandales ont joué un rôle non négligeable dans la défaite du Jimintô aux élections de l'été dernier mais ils ne représentent qu'un élément parmi d'autres. Ainsi un des éléments explicatifs les plus redondants dans la presse japonaise est sans aucun doute l'impact des réformes structurelles de Koizumi sur le paysage politique japonais. Les inégalités sociales (kakusa mondai) sont un des thèmes récurrents depuis le passage de Koizumi au poste de premier ministre. On l'accuse d'avoir délaisser les campagnes au détriment des villes et d'avoir accru les inégalités au sein de la population en baissant notamment les retraites, les indemnisations chômages ou encore en augmentant le taux de soins à la charge des patients. Il a fait de la dette publique son cheval de bataille, en réduisant les dépenses publiques et privatisant la poste ou encore en achevant la réforme des réseaux ferroviaires par la cession du capital restant de l'Etat. Cependant selon Minoru Morita dans son livre "la fin du Jimintô" (jimintô no shûen) la dette publique aurait au contraire augmenté d'environ 1200 milliards d'euros (200 000 milliards de yens) au terme de son mandat.
Par ailleurs, comme autre facteur de la défaite du Jimintô on peut citer la politique d'Abe dans la continuité de celle engagée par Koizumi. Sa politique est restée très idéologique alors même que la population attendait des réponses concrètes face aux problèmes sociétaux tels la pauvreté ou la précarité. Le livre d'Abe "vers un noble pays" (utsukushii kuni e) en est une bonne illustration rien que dans son titre. A cette notion de noble pays s'ajoute également la révision de la Constitution, particulièrement de l'article 9 ou encore la notion de patriotisme dans les écoles qui semblent en décalage avec les attentes de la population vis à vis de la montée de la précarité et de la pauvreté.
Pour prendre un exemple qui me semble caractéristique du détournement des habitants des zones rurales (soutenant d'ordinaire le Jimintô) de la politique du Jimintô, il suffit de regarder le résultat des élections sénatoriales dans les circonscriptions à un élu pour les années 2001, 2004 et 2007. Pour faire simple les circonscriptions à un siège (hitoriku) sont appelées ainsi puisque de par leur population réduite elles n'élisent qu'un candidat unique. Elles réprésentent en général les zones rurales (Shikoku, une partie de Kyûshû et les régions du nord notamment). Or on s'aperçoit que le Jimintô ultra majoritaire en 2001 avec l'obtention de 25 sièges sur les 27 sièges en jeu n'en obtient plus que 14 (contre 13 pour l'opposition) en 2004 et seulement 6 en 2007. Sans chercher trop loin on se rend compte que cette baisse correspond plus ou moins à l'arrivée au pouvoir de Koizumi en 2001. Le lien est facile à établir mais il ne faut pas oublier que d'autres facteurs rentrent probablement en jeu.
Pour en revenir à l'après-élection et à la notion de nejire kokka présent dans le titre de l'article on peut commencer par un récapitulatif de la distribution des sièges à la Chambre Haute ainsi qu'à la Chambre Basse.
Tout d'abord la Chambre Haute comprend en tout et pour tout 242 sièges renouvelables de moitié tous les 3 ans.
Sur les 121 sièges renouvelable le Minshutô en a obtenu 60 et le Jimintô seulement 37. Ce qui nous donne la composition suivante.
Minshutô : 109 sièges (contre 81 avant les élections)
Jimintô : 83 sièges (110 avant élection)
Kômeitô : 20 sièges
Le Minshutô bien que ne possédant pas la majorité absolu à lui seul, est donc en position, avec le jeu des coalitions, de faire passer des lois.
A la Chambre Basse (480 sièges renouvelables intégralement tous les 4 ans) la composition est la suivante :
Jimintô : 311
Kômeitô : 31
Minshutô : 113

Le problème qui se pose alors est le décalage qu'il existe entre la Chambre Basse où le Jimintô est largement majoritaire et la Chambre Haute maintenant aux mains du Minshutô, décalage qui revêt le terme de nejire kokka au Japon (Etat déformé/tordu). En effet à l'heure actuelle pour faire passer une loi il est nécessaire qu'elle soit votée par la majorité (dans les deux chambres) or le Minshutô dans l'opposition peut bloquer les lois votées par la Chambre Basse en ne les ratifiant pas. Toutefois, une loi non ratifiée par la Chambre Haute peut néanmoins être acceptée si elle est votée par les 3/5 de la Chambre Basse. La large majorité détenu par le Jimintô dans cette Chambre lui permet donc en règle général de faire passer les lois qu'il souhaite mais il faut cependant mettre un bémol et se demander quel impact peut avoir le passage en force à répétition de lois, non ratifiées par une Chambre Haute pourtant fraîchement élues par le peuple (et donc plus représentative ?).
Suite à la victoire du Minshutô, des négociations en lieux clos ont notamment étaient engagées entre Ozawa (chef du Minshutô) et Fukuoda quant à l'éventualité d'une coalition entre les deux partis. A l'issu de ces négociations l'annonce de démission inattendue de Ozawa en a surpris plus d'un. De qui est venu la proposition de coalition, pourquoi Ozawa a donné sa démission subitement, cela reste encore flou. Toujours est-il que Ozawa supplié par les membres du Minshutô de reprendre la tête du parti et réintégré les rangs et semble bien décider à prendre le pouvoir aux prochaines élections.
Toutefois, le plus grand problème auquel risque de faire face le Japon est le cas de figure dans lequel le Minshutô n'obtiendrait pas la majorité mais occuperait suffisamment de sièges pour que le Jimintô ne puisse plus passer de lois en force avec les 3/5 requis (cas de figure très probable). Dans ce cas, le Japon se retrouverait dans une impasse politique jamais vu auparavant qui pour être résolu pourrait bien entraîner une recrudescence des discussions et des débats au sein de la Diète, et de fait, gageons le, s'avérer positif pour l'ensemble de la démocratie japonaise.
Le calendrier des prochaines élections qui devront avoir lieux d'ici à septembre 2009 au plus tard n'est pas encore fixé et reste à la discrétion du premier ministre.

Aucun commentaire: